franchir et s’installer : passerelles

la passerelle est au pont ce que le sentier est à la route, […] la passerelle est l’antithèse du monument

Cyrille Simmonnet

histoire d’un workshop

La nécessaire passion pour le métier d’architecte et sa dureté sont deux réalités auxquelles l’étudiant est confronté dès son arrivée dans notre école. Les coursives deviennent pour lui le théâtre des « charrettes » : enthousiasme, doutes et épuisement individuels vécus d’une manière collective. Cet exercice partagé du projet est l’un des atouts extraordinaires de ce cursus, le différenciant de celui de l’université, et l’étudiant en architecture en est conscient. Toutefois, ces simulations individuelles liées à l’acte de concevoir ont très souvent comme limites la non-concrétisation de la matière et la solitude décisionnelle de l’étudiant contrastant avec le travail en équipe propre au métier d’architecte. Concevoir pour réaliser ensemble, solliciter la matière et la transformer en un objet faisant lieu, c’est dans cette idée qu’est né en 2004 ce workshop de l’échelle 1:1, « franchir et s’installer : passerelles».

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relier

Relier les autres et savoir comment. Modeste et précis, ce projet de passerelles est aussi assez ambitieux. Il faut arriver à concevoir et à réaliser, collectivement, en tenant compte d’un disponible constructif (des matériaux, des assemblages et des savoirs techniques), d’une nécessité objective (franchir, c’est faire tenir) et d’une échelle de temps réduite (une semaine). Comme tout projet, le workshop se nourrit de ses contraintes.

L’objet choisi, la passerelle, a pour dessein de relier des gens, de court-circuiter des distances. C’est également ce qui ressort de cette aventure humaine dense, de ce one shot d’une semaine.  

Les étudiants mettent à profit ce temps partagé, cette expérience de l’être ensemble, aussi bien lors  des temps de travail que dans la gestion du quotidien (repas… ). Ils sont amenés à effectuer un travail de conception par petits groupes, à assumer et à défendre leur projet, à voter pour celui qui devrait être réalisé et, pour finir, à s’organiser et à coordonner une réalisation quasi-spontanée du projet retenu.

Ce workshop se déroule le plus souvent aux Grands Ateliers, dans une «unité de temps et de lieu» idéale pour ce type d’exercice. L’échelle 1:1 fait initialement peur aux étudiants mais leurs craintes sont rapidement atténuées par l’accompagnement professionnel, les moyens de travail et la logistique dont on peut disposer en ces lieux. Cela permet de se focaliser sur la pédagogie : pour un étudiant de licence, sans grande expérience du travail manuel, se poser le problème de la conséquence directe de ses choix de conception est très formateur (« mon projet est-il réalisable? suffisamment résistant?… »). Cela n’occulte en rien, bien au contraire, l’attachement de chacun vis-à-vis de la qualité spatiale et de l’intérêt architectural de sa proposition. Être relié aux autres et savoir pourquoi.

objet technique faisant lieu

Mon intérêt pour la conception-réalisation de (mini-)passerelles franchissant une dizaine de mètres est né d’expériences similaires menées à l’École des Ponts. De tels projets posent avant tout une question générale d’architecture – lien entre objet (matérialité), lieu (dans le paysage) et espace (intérieur) – mais ils interrogent également le concepteur, en tout cas à ses racines vernaculaires, sur des aspects utilitaires et nécessairement physiques. Selon Cyrille Simonnet, « la passerelle est au pont ce que le sentier est à la route […] la passerelle est l’antithèse du monument ». Toutefois, bon nombre de réalisations d’aujourd’hui (voir Konzett, Mimram, etc.) sont des exemples d’intégration paysagère et de fines décisions morpho-structurelles, résultant d’un travail architecte-ingénieur remarquable. 

Dans la continuité des thématiques développées au sein du groupe de recherche Structures Légères pour l’Architecture de l’ENSA Montpellier, l’interrogation de la forme par la structure figure parmi les objectifs centraux de cet exercice. Cela passe par une compréhension « corporelle » des phénomènes dans la sollicitation de maquettes d’étude, par une revue des typologies structurelles et par une approche du pré-dimensionnement.

Mais ce travail de maquettes et de modélisations physiques, au centre de la phase de conception préliminaire, va bien au delà :

  • dans l’appropriation de l’échelle du futur objet (systématiquement, la taille de la réalisation surprend agréablement les étudiants) ;
  • dans la maîtrise géométrique du processus de conception (savoir définir avec précision le modèle virtuel et le « mettre à plat », dans tous les sens du terme) ;
  • dans l’identification des éléments et des assemblages en vue de la réalisation (repérage, témoins lors de la fabrication…).

il n’y a plus qu’à faire…

Suite au choix (collectif) de l’esquisse à réaliser parmi une dizaine de propositions, la phase suivante de préparation de la fabrication donne typiquement lieu à une coordination et à une refonte des groupes (groupes qui ne cesseront d’évoluer au fil des tâches à réaliser).

La nécessaire légèreté de l’objet et les techniques d’assemblage à sec retenues sont déterminantes. Les participants sont notamment amenés à :

  • étudier tous les assemblages, y compris pour leur cohérence esthétique avec le projet ;
  • prendre connaissance des possibilités techniques de fabrication en atelier ;
  • décomposer et rationaliser les opérations à exécuter ;
  • travailler avec la précision millimétrique des matériaux dérivés du bois, des métaux et des membranes textiles ; 
  • s’assurer de la qualité des assemblages pour une tenue structurelle de l’ouvrage.

Bref, la réalisation est une période dense et je voudrais saluer l’abnégation dont chacun fait preuve dans les horaires à rallonge, dans l’exécution des tâches parfois répétitives et dans la prise d’initiatives au fil des imprévus.

Mais on y arrive quand même et l’objet se trouve dans sa position finale, enjambant le vide. C’est le moment des premiers passages sur la pointe des pieds dans le silence général, des applaudissements festifs et soulagés, de la prise de possession sensorielle de chacun.

Cette aventure s’arrête souvent trop vite. Il faut ranger l’objet, nettoyer le chantier et retourner à son semestre. A suivre…

chronologie

Les moyens accordés à la réalisation de ce workshop ont varié d’une année sur l’autre. La problématique de la passerelle a été traitée sous la forme d’une loge de projet à deux reprises (notons que sur les deux sites choisis, des passerelles ont vu le jour peu de temps après). Les autres années, une « couleur » morpho-structurelle était donnée en début de conception : résilles souples tendues ou plis structurels. L’échelle des lieux d’implantation, dehors ou dedans, et les techniques disponibles ont guidé ces réalisations.

Dans l’ordre chronologique :

  • 2004-05 passerelle en site remarquable, projet d’une liaison piétonne près du Pont du Diable sur l’Hérault (sans réalisation)
  • 2005-06 filet de bandes textiles
  • 2006-07 passerelle vortex, un deuxième filet tendu à double courbure
  • 2008-09 passerelle urbaine, projet à Montpellier, reliant le centre de congrès Corum à la Citadelle Joffre (sans réalisation)
  • 2009-10 passerelle tube plissé à l’ENSA Montpellier
  • 2009-10 passerelle origami aux Grands Ateliers et exposée place Bellecour à Lyon (intensif M1 « morpharchitecture 1»)
  • 2010-11 passerelle ZigZag! pliable-dépliable aux Grands Ateliers et exposée à l’ENSA Montpellier
  • 2011-12 passerelle pirouette/cacahuète  aux Grands Ateliers et exposée à l’ENSA Montpellier

Grâce au travail de certains, la mise en place des expositions et la création des clips vidéo et affiches ont permis de rendre compte de l’émulation de ces “aventures collectives”. Merci à tous.

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